La réalité des actrices X : Céline Tran et Chloé Chevalier témoignent
Canel : Salut à tous et bienvenue dans Flashback ! Je m’appelle Canel et je suis très contente de vous retrouver pour ce nouvel épisode. Concrètement, dans Flashback, à chaque fois, je vais inviter deux personnes de deux générations et vous verrez qu’elles ont un point commun : elles ont vécu la même expérience, mais chacune à leur époque.
Aujourd’hui, je voulais m’intéresser à l’industrie du porno et donc je vais rencontrer deux femmes. L’une était actrice X au début des années 2000, c’était l’une des plus grandes icônes de sa génération. Aujourd’hui, elle est coach bien-être et sexualité, et autrice. L’autre est dans l’industrie du porno depuis un peu plus de 2 ans, elle est aussi créatrice de contenu. Elles ont 24 ans d’écart : c’est Céline Tran et Chloé Chevalier.
Toi Chloé, ça va faire 2 ans que tu es dans le porno. Toi Céline, tu as arrêté ta carrière il y a un peu plus de 10 ans. Avant de vous lancer dans le porno, vous faisiez quoi ?
Chloé : Je commence si tu veux. J’étais en première année de droit, juste la semaine avant les partiels. J’avais pas la force de réviser alors que j’adore les cours, j’adore le droit, mais j’étais pas heureuse dans ce que je faisais. J'étais pas bien dans mon quotidien, j’avais l’impression que j’étais en avance sur mon temps par rapport à mes camarades. Je m’entendais pas trop avec eux, il n’y avait pas la même maturité et l’envie d’explorer le monde et pas juste rester devant une feuille de papier et apprendre par cœur du droit. Donc j’ai tout arrêté. J’ai rien dit à mes parents, je me suis lancée sur la plateforme Mym, la plateforme qui est comme OnlyFans mais en France.
Au bout d’une semaine, je me suis dit que c’était un peu nul de juste être créatrice de contenu. Je me suis dit : "Et si je devenais actrice X ?", parce que je consomme énormément de porno depuis un petit moment et j’ai toujours aimé ça et admiré ça. Et du coup, je me suis lancée le week-end juste avant les partiels dans le porno.
Canel : Et tu n'es jamais allée aux partiels du coup ?
Chloé : Non, j’ai jamais revu mes camarades. Et à ce moment-là, mes parents ne le savent pas. Je leur dis le lendemain de mon premier shoot avec la production Jacquie et Michel. J’avais un peu peur, je leur avais écrit quelque chose pour leur annoncer et j’appréhendais leur réaction. Ils ont eu une très bonne réaction, mes parents sont très ouverts d’esprit, je pense qu’ils sont en avance sur leur temps. Ils m’ont dit : "Écoute, tant que tu es heureuse, pour nous c’est le principal."
Canel : Et comment tu fais ton premier shoot ? Parce qu’à l’inverse de Céline, toi tu as pu aller sur une plateforme, alors que pour Céline ça n'existait pas encore. Comment tu passes côté production ?
Chloé : Par Instagram. Je suis tombée sur un caméraman pour la production Jacquie et Michel, j’ai envoyé un message, j’ai dit : "Ouais, ça m’intéresserait". Le lendemain on s’est directement vus à Marseille, on a bu un verre ensemble et il m’a dit : "Écoute, tu fais tes tests et demain on shoote."
Canel : Et tu avais quel âge à ce moment-là ?
Chloé : 18 ans. Et ça se passe... horrible. Parce qu’en fait, ils ont mis deux amateurs ensemble. C’était la première fois du mec et ma première fois aussi. Du coup, ça a duré très longtemps, 3 ou 4 heures je pense, avec beaucoup de pauses. En général, on ne fait pas ça. En général, tu prends un acteur professionnel ou une actrice professionnelle qui va initier l’autre et l’accompagner. Là, c’était pas du tout le cas.
Canel : Et toi Céline, avant, tu faisais quoi ?
Céline Tran : J’étais en cours de licence de lettres modernes et je m’ennuyais aussi beaucoup. J’adorais la littérature mais j’avais du mal à me projeter en tant qu’enseignante, puisque c’était la voie qui se présentait à moi. J’avais aussi un grand besoin d’explorer, de m’approprier mon corps, de montrer que j’étais libre. À ce moment-là, il me semblait que c’était une manière de montrer ma liberté — on pourra en reparler, depuis j’ai un peu changé d’avis.
J’avais 20 ans, mon premier film est sorti à 21 ans. J’ai tout de suite cherché à contacter des sociétés de production pro. Il m’importait de faire les choses de manière professionnelle et de m’adresser à des sociétés reconnues.
Canel : Et comment tu les contactes ?
Céline Tran : Au départ, je travaillais dans le milieu de la nuit parallèlement à mon statut d’étudiante. J’ai commencé comme gogo danseuse et strip-teaseuse en discothèque, en me jurant que je ne ferais jamais de nu intégral. Et puis le goût de la transgression a pris le dessus. J'ai été contactée par le magazine Penthouse qui recherchait une "contract girl". J’ai accepté le contrat, ça correspondait à mes critères.
Canel : Et quand tu commences, tu préviens ta famille ?
Céline Tran : Surtout pas ! Ah ben non. C’était justement un choix qui m’appartenait. Je n’avais pas l’intention de faire carrière au départ, c’était une expérience que je voulais vivre pour moi comme une exploration, pour découvrir ma sexualité. Il y avait le goût de l’aventure et une grande curiosité en moi. Il n’y avait pas d’intérêt à parler de ça à mes proches. Le plaisir était aussi là-dedans, dans ce goût du secret. Ils l’ont su plus tard, mais ce n’est pas moi qui leur ai annoncé. Dans ma famille, la communication n’était pas suffisamment fluide pour que je m’autorise à leur dire ça. Ce n'était pas du tout en accord avec leurs valeurs traditionnelles catholiques, avec un rapport à l'argent et au sexe très "faut mériter, il faut souffrir".
Canel : Et tes amis ? Ton compagnon ?
Céline Tran : J’étais très isolée à l’époque, très seule. J’ai une meilleure amie qui l’a su, qui s’est inquiétée pour moi et qui était totalement contre, mais elle a eu le réflexe d’une véritable amie : elle est restée en contact pour veiller sur moi tout en me laissant vivre mon chemin.
Chloé : À l’inverse, moi j’ai perdu tout le monde. Ils n’ont pas accepté. Quand tu es différente, les gens ont du mal à accepter. On était jeunes, personne ne connaissait ça. J’ai dû déménager, je ne pouvais plus vivre dans la ville où j'étais parce que tout le monde savait. Je me faisais juger, plus personne ne me parlait, les gens me regardaient en chuchotant. Ceux qui restaient, c'était juste pour en apprendre plus et raconter à tout le monde ce que je faisais.
Canel : À quoi ressemble une journée d’actrice X ?
Chloé : Souvent, on contacte les productions via les réseaux sociaux. On fait beaucoup de voyages, on se déplace toujours. Moi, ça m'arrive de shooter avec deux ou trois personnes différentes dans la journée. On signe les contrats, on fait les photos, on shoote, et voilà. On fait du montage aussi, et beaucoup de publicité. On vient faire notre pub sur TikTok ou Instagram. En termes de santé mentale, c'est fatiguant : il faut tout le temps que je poste. Tu n’as pas de vacances, tu travailles 24h/24. Si je m'arrête une semaine, mes revenus baissent. Et je fais tout moi-même parce que je n’ai confiance en personne.
Céline Tran : C’est une différence majeure avec ma génération. Quand j'ai commencé, Internet n'était pas développé. On était à la fin de l’ère VHS et au début du DVD. Pour voir ce contenu, il fallait aller dans des sex-shops. C’était l’âge d’or du X, avec des budgets énormes, des scénarios et des équipes techniques dignes du cinéma mainstream. On montait les marches au Festival de Cannes (pour les Hot d'Or).
Internet a commencé à se développer au début de ma carrière, mais je n'avais pas la possibilité de produire moi-même instantanément comme Chloé. Aujourd'hui, les acteurs ont tout le pouvoir, c'est instantané, il y a le rapport direct aux fans. À mon époque, une scène de 3 ou 4 heures était la norme. C’était une profession moins accessible et plus exigeante. Il n'y avait pas de Viagra pour les acteurs, ils devaient assurer et maîtriser leur corps. Aujourd'hui, on peut tricher un peu plus, mais il y a aussi plus de variété de physiques.
Canel : Qu'en est-il de la sécurité et de la santé ?
Céline Tran : En France, le métier était marginal et honteux. Certains laboratoires refusaient de nous faire faire des tests quand ils connaissaient notre profession. Heureusement, un labo acceptait. On faisait des tests mensuels (VIH et IST) et c’était avec préservatif. Aux États-Unis, avec l’ère du "gonzo", le tournage sans préservatif s'est généralisé pour l'esthétique, mais avec un contrôle extrêmement régulier toutes les deux semaines par des laboratoires dédiés. Si quelqu'un avait quelque chose, l'information circulait immédiatement pour stopper la propagation.
Chloé : Aujourd’hui, c’est test toutes les deux semaines partout, sans préservatif car c’est plus "esthétique". Avant le shoot, on coche une liste de pratiques qu’on accepte ou non. Le consentement est vérifié. Aux États-Unis, ils sont très carrés : on doit dire face caméra "Je consens, je ne suis pas sous l'emprise de drogue, personne ne m'a forcée", avant et après la scène.
Canel : Avez-vous eu des expériences négatives ?
Chloé : Bien sûr. Quand tu es en agence, on peut te booker pendant 3 semaines tous les jours. C'est épuisant. Parfois, tu tombes sur des productions "bas de gamme" où le producteur essaie de dépasser tes limites. Dans ces cas-là, j’essaie de ne pas me laisser faire. L'avantage aujourd'hui avec les plateformes, c'est qu'on a nos propres revenus, donc on n'est pas obligées d'accepter des productions ou des pratiques qu'on ne veut pas.
Céline Tran : C'est important d'être claire avec ses limites. Se faire pénétrer n'est pas anodin, ça peut se transformer en violence et laisser des traces. Les sociétés de production ne sont rien sans les actrices, vous êtes le cœur de l'industrie. Il faut garder son intégrité.
Canel : Céline, pourquoi as-tu arrêté ?
Céline Tran : C’était une succession de prises de conscience. L’industrie a changé. Quand j’ai réalisé que mes contenus étaient accessibles gratuitement par des mineurs, ça m’a dérangée. Et puis, mon rapport au corps a évolué. Je suis tombée amoureuse et j'ai eu envie de vivre une sexualité intime, pour moi, sans la partager. Je voulais être libre au début en faisant ce métier, mais je me suis rendu compte que c'était un autre système où mon image était exploitée. J'ai vraiment appris à être une femme à partir du moment où j'ai arrêté les tournages. Faire l'amour avec quelqu'un qu'on aime, c'est très différent d'une performance.
Chloé : Moi, je me suis lancée pour chercher l'approbation des autres, car j'avais une petite estime de moi. Maintenant, ça va mieux, mais je ressens la pression de la chirurgie esthétique à cause des critiques permanentes sur mon physique sur les réseaux.
Canel : Un dernier mot sur le "droit à l'oubli" ?
Céline Tran : À mon époque, on signait pour céder les droits sur tous les supports "existants et à venir". C'est à vie. J'assume mes choix, même si je préférerais que ce ne soit pas visible par les mineurs.
Chloé : Il y a une loi, mais on ne voit pas encore trop l'application. Le plus dur aujourd'hui, c'est le vol de contenu : des gens volent nos vidéos payantes pour les mettre gratuitement ailleurs. C'est insupportable.
Canel : Merci énormément à toutes les deux pour cette discussion passionnante !